Philippe Troussier, du banc de touche aux rangs de vigne
Ancien sélectionneur du Japon, de l’Afrique du Sud ou encore du Maroc, Philippe Troussier a disputé deux Coupes du Monde et s’est construit un immense palmarès. Depuis une dizaine d’années, il cultive également trois hectares de vignes à Saint-Émilion. À travers ses vins Sol Béni, Coup du chapeau et Grain bleu, il poursuit la même quête que sur le terrain : assembler les talents, rechercher l’équilibre et faire briller un territoire. Rencontre avec un passionné de Saint-Émilion et de Grands Crus de Bordeaux, à quelques heures de l’ouverture de la Coupe du Monde 2026.
Quelle est votre rapport avec le vin ?
Cela fait écho à mon histoire personnelle. Je suis fils de boucher, j’ai grandi au contact de la terre. Mes cousins étaient agriculteurs, je faisais les foins, je trayais les vaches. J’ai toujours gardé cette proximité avec le monde rural. C'est un univers dans lequel je me sens bien. Et le vin a toujours fait partie du décor familial. Mais je l’ai découvert plus en profondeur au fil de ma vie. Pour moi, ouvrir une bouteille est un acte presque cérémoniel. Il faut un contexte, une table, des personnes avec qui l’on a envie de partager quelque chose. Le vin accompagne un moment, il crée du lien. Il dialogue avec les plats, les saveurs, les souvenirs. C’est cette dimension que j’aime. Le vin raconte un terroir, un climat, une histoire, des femmes et des hommes qui travaillent avec passion.
Pourquoi avez-vous décidé d’acquérir un vignoble à Saint-Émilion ?
Ma vie ne s’est jamais construite à partir d’un business plan. Elle s’est construite au gré des rencontres et des opportunités. En 2014, alors que j’entraînais en Chine, je suis tombé sur l’annonce d’une succession à Saint-Émilion. Une petite propriété était à vendre. L’idée de revenir à cette dimension terrienne, presque paysanne m’a séduit. J’ai découvert ensuite l’univers du vin et je me suis aperçu que les valeurs que j’y retrouvais n’étaient finalement pas si éloignées de celles du football : la patience, l’exigence, la recherche de l’excellence, l’acceptation de l’incertitude. Dans le vin comme dans le sport, le résultat n’est jamais acquis d’avance. Il faut composer avec les éléments, s’adapter, ajuster. Le millésime, c’est l’histoire de l’année.
Pouvez-vous nous présenter vos vins ?
Mon domaine produit notamment un vin baptisé Sol Béni. Ce nom est directement lié à mon histoire. Lorsque j’entraînais l’ASEC Abidjan, en Côte d’Ivoire, nous avions créé un centre de formation appelé Sol Béni. C’est là que tout a commencé pour moi. C’est là que j’ai véritablement construit ma carrière internationale. Le nom signifie littéralement « que ce sol soit béni », qu’il soit généreux et fertile. Quand il a fallu nommer mon vin, cette évidence s’est imposée. Je souhaitais créer une marque qui raconte quelque chose de mon parcours. Sol Béni est un hommage à cette aventure africaine, mais aussi à cette idée universelle d’un terroir capable de faire naître de belles choses. Chaque élément de la bouteille résonne par ailleurs avec mon histoire dans le football. La capsule bleue évoque le Japon et les Samurai Blue, mais aussi l’Olympique de Marseille que j’ai entrainé. Quant à l’étiquette, elle intègre discrètement le système de jeu qui a accompagné toute ma carrière : le 3-4-3.
Vous avez disputé deux Coupes du Monde en tant que sélectionneur. Quels souvenirs en gardez-vous ?
J’ai eu la chance de diriger sept matchs dans cette compétition. Sur ces sept rencontres, je n’en ai perdu que deux : avec l’Afrique du Sud face à la France en 1998 et avec le Japon contre la Turquie en 2002. Bien sûr, les souvenirs les plus forts restent liés au Japon. En 2002, nous avons obtenu la première victoire de l’histoire du pays en Coupe du Monde. Nous avons terminé premiers de notre groupe avant d’atteindre les huitièmes de finale. Ce parcours reste aujourd’hui encore une référence. Depuis, le Japon a produit davantage de joueurs évoluant dans les grands championnats européens, mais cette performance n’a jamais véritablement été dépassée. J’en retire la satisfaction d’avoir participé à un moment fondateur du football japonais.
Y a-t-il des points communs entre les métiers de viticulteur et de sélectionneur d’une équipe de football ?
Énormément. Le rôle du sélectionneur consiste d’abord à identifier et évaluer les potentiels. Dans un vignoble, c’est exactement la même chose. Chaque parcelle possède sa personnalité, son exposition, son sol, son comportement face au climat. Dans mon cas, certaines parcelles sont majoritairement plantées en merlot, d’autres en cabernet franc. Le merlot offre souvent la rondeur, la générosité et le fruit; le cabernet franc apporte davantage de fraîcheur, de tension et de complexité. Le travail consiste ensuite à assembler ces qualités pour obtenir un équilibre. C’est exactement ce que fait un sélectionneur. Une grande équipe n’est pas simplement une addition de talents individuels. Il faut trouver les complémentarités, les profils capables de s’exprimer ensemble. Dans les deux cas, on recherche l’harmonie. L’équilibre entre puissance et élégance dans un vin; entre les individualités et le collectif dans une équipe. Créer une équipe, c’est un peu comme créer un vin.
Vous êtes parrain des Bleus de la Vigne. Pouvez-vous nous en parler ?
Lorsque l’on m’a proposé de devenir parrain des Bleus de la Vigne, j’ai accepté immédiatement. J’aime cette idée de réunir les professionnels de la vigne et du vin autour d’une passion commune pour le football. Le projet va bien au-delà du terrain : il favorise les échanges, les rencontres et contribue à faire rayonner toute une filière. Ces derniers n’ont d’ailleurs pas démérité lors du Vino Euro qui s’est déroulé il y a quelques jours en Italie, et qui a réuni une dizaine de nations. Je travaille également en parallèle sur un projet de création d’une équipe réunissant les professionnels japonais du vin. J’aimerais ensuite faire venir les Bleus de la Vigne au Japon pour organiser une rencontre. Ce serait une formidable manière de rapprocher deux cultures qui me sont chères. J’aimerais aussi, un jour, développer une académie de football à Saint-Émilion afin d’accueillir de jeunes Japonais. Ce serait une nouvelle façon de construire des ponts.
Vino Euro 2026 : Equipe de France de football “les bleus de la vigne”
Quels sont vos pronostics pour la prochaine Coupe du Monde ?
Si l’on raisonne froidement, les principaux favoris restent les grandes nations européennes, avec la France, l’Espagne et l’Angleterre, sans oublier l’Argentine ou le Brésil. La France possède un atout considérable : la profondeur de son effectif. Une Coupe du Monde ne se gagne pas avec onze joueurs mais avec un groupe capable de traverser six ou sept matchs de très haut niveau. Dans une compétition qui se disputera sur plusieurs pays, avec des contraintes logistiques, climatiques et organisationnelles importantes, disposer d’un effectif riche sera déterminant.
Revenons-en au vin, quels sont vos Grands Crus de Bordeaux de prédilection ?
Mes premiers grands souvenirs bordelais remontent à la préparation de la Coupe du Monde 2002 au Japon. À cette époque, Philippe Bézu qui dirigeait Adidas Japon organisait régulièrement des dîners et des événements autour de l’équipe nationale japonaise. C’est dans ce contexte que j’ai véritablement découvert les Grands Crus de Bordeaux. Je me souviens que lors de ces dîners, les vins exceptionnels de Cheval Blanc revenaient régulièrement à table. Ce Grand Cru reste associé à cette période extraordinaire. C’est dans ce pays en pleine effervescence que ces dégustations ont constitué mes premiers grands souvenirs œnologiques. Elles m’ont aussi fait comprendre que le vin pouvait être un formidable vecteur de dialogue et de partage entre les cultures. Par ailleurs, je suis vraiment très amateur des vins produits par mes voisins. J’aime énormément les vins des Châteaux Valandraud, Ausone et Figeac. Ces Châteaux participent au rayonnement exceptionnel de Saint-Emilion dans le Monde.
Si la France ou le Japon remportaient la Coupe du Monde, quelle bouteille ouvririez-vous ?
J’ai dans ma cave un Pétrus 1955, mon année de naissance. Mais je préfère le conserver encore un peu ! Si je devais célébrer un sacre, j’ouvrirais probablement une bouteille de “Coup du Chapeau”, ma cuvée la plus confidentielle. D’abord parce que le nom évoque l’élégance française. Ensuite parce qu’au football, un coup du chapeau, c’est l’action de marquer 3 buts dans le même match, une performance exceptionnelle. Et si la France remportait une troisième Coupe du Monde, cela vaudrait bien un Coup du Chapeau. (rires)